Le roman de la rose
Chapter 1 No.1

Ci est le Roman de la Rose, Où l'art d'Amour est toute enclose. Maintes gens disent que les songes Ne sont que fables et mensonges; Mais on peut tel songe songer, Qui ne soit certes mensonger Et par la suite vrai se treuve[1]. Moult évidente en est la preuve Dans la fameuse vision Advenue au roi Scipion, Dont Macrobe écrivit l'histoire[2b]; Car aux songes il daignait croire. Bien plus, si quelqu'un pense ou dit Que soit sottise ou fol esprit De croire qu'ils se réalisent, Eh bien, que ceux-là fol me disent; Car je crois, moi, sincèrement Qu'un songe est l'avertissement Des biens et maux qui nous attendent; Et maints avoir songé prétendent La nuit choses confusément, Qu'on voit ensuite clairement. [p.4] Où vintiesme an de mon aage,23 Où point qu'Amors prend le paage Des jones gens, couchiez estoie Une nuit, si cum je souloie, Et me dormoie moult forment, Si vi ung songe en mon dormant, Qui moult fut biax, et moult me plot. Mès onques riens où songe n'ot Qui avenu trestout ne soit, Si cum li songes recontoit. Or veil cel songe rimaier, Por vos cuers plus fere esgaier, Qu'Amors le me prie et commande; Et se nus ne nule demande Comment ge voil que cilz Rommanz Soit apelez, que ge commanz: Ce est li Rommanz de la Rose, Où l'art d'Amors est tote enclose. La matire en est bone et noeve[3]: Or doint Diez qu'en gré le re?oeve Cele por qui ge l'ai empris. C'est cele qui tant a de pris, Et tant est digne d'estre amée, Qu'el doit estre Rose clamée. Avis m'iere qu'il estoit mains, Il a jà bien cincq ans, au mains, En mai estoie, ce songoie, El tems amoreus plain de joie, El tens où tote riens s'esgaie, Que l'en ne voit boisson ne haie Qui en mai parer ne se voille, Et covrir de novele foille; [p.5] J'avais vingt ans; c'est à cet age23 Qu'Amour prend son droit de péage Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit étendu j'étais une nuit, Et dormais d'un sommeil paisible. Lors je vis un songe indicible, En mon sommeil, qui moult me plut; Mais nulle chose n'apparut Qui ne m'advint tout dans la suite, Comme en ce songe fut prédite. Or veux ce songe rimailler Pour vos coeurs plus faire égayer; Amour m'en prie et me commande; Et si nul ou nulle demande Sous quel nom je veux annoncer Ce Roman qui va commencer: Ci est le roman de Rose Où l'art d'Amour est toute enclose. La matière de ce Roman Est bonne et neuve assurément[3b]; Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie Et que le re?oive avec joie Celle pour qui je l'entrepris; C'est celle qui tant a de prix Et tant est digne d'être aimée, Qu'elle doit Rose être nommée. Il est bien de cela cinq ans; C'était en mai, amoureux temps Où tout sur la terre s'égaie; Car on ne voit buisson ni haie Qui ne se veuille en mai fleurir Et de jeune feuille couvrir. Les bois secs tant que l'hiver dure En mai recouvrent leur verdure; [p.6] Li bois recovrent lor verdure,55 Qui sunt sec tant cum yver dure, La terre méismes s'orgoille Por la rousée qui la moille, Et oblie la poverté Où ele a tot l'yver esté. Lors devient la terre si gobe, Qu'el volt avoir novele robe; Si scet si cointe robe faire, Que de colors i a cent paire, D'erbes, de flors indes et perses, Et de maintes colors diverses. C'est la robe que je devise, Por quoi la terre miex se prise. Li oisel qui se sunt téu, Tant cum il ont le froit éu, Et le tens divers et frarin, Sunt en mai por le tens serin, Si lié qu'il monstrent en chantant Qu'en lor cuer a de joie tant, Qu'il lor estuet chanter par force. Li rossignos lores s'efforce De chanter et de faire noise; Lors s'esvertue, et lors s'envoise Li papegaus et la kalandre[4]: Lors estuet jones gens entendre A estre gais et amoreus Por le tens bel et doucereus. Moult a dur cuer qui en mai n'aime, Quant il ot chanter sus la raime As oisiaus les dous chans piteus. En iceli tens déliteus, Que tote riens d'amer s'effroie, Sonjai une nuit que j'estoie, [p.7] Lors oubliant la pauvreté 57 Où elle a tout l'hiver été, La terre s'éveille arrosée Par la bienfaisante rosée. La vaniteuse, il faut la voir, Elle veut robe neuve avoir; De mille nuances, pour plaire, Robe superbe sait se faire, Avec l'herbe verte, des fleurs Mariant les belles couleurs. C'est cette robe que la terre, A mon avis, toujours préfère. Les oiselets silencieux Par le temps sombre et pluvieux, Et tant que sévit la froidure Sont en mai, quant rit la nature, Si gais, qu'ils montrent en chantant Que leur coeur a d'ivresse tant Qu'il leur convient chanter par force, Le rossignol alors s'efforce De faire noise et de chanter, Lors de jouer, de caqueter Le perroquet et la calandre[4b]; Lors des jouvenceaux le coeur tendre S'égaie et devient amoureux Pour le temps bel et doucereux. Quand il entend sous la ramée La tendre et gazouillante armée Qui n'aime, il a le coeur trop dur! En ce temps enivrant et pur Qui l'amour fait partout éclore, Une nuit, m'en souvient encore, Je songeai qu'il était matin; De mon lit je sautai soudain, [p.8] Ce m'iert avis en mon dormant, 89 Qu'il estoit matin durement; De mon lit tantost me levai, Chau?ai moi et mes mains lavai. Lors trais une aguille d'argent D'ung aguiller mignot et gent, Si pris l'aguille à enfiler. Hors de vile oi talent d'aler, Por o?r des oisiaus les sons Qui chantoient par ces boissons En icele saison novele; Cousant mes manches à videle, M'en alai tot seus esbatant, Et les oiselés escoutant, Qui de chanter moult s'engoissoient Par ces vergiers qui florissoient, Jolis, gais et plains de léesce. Vers une riviere m'adresce Que j'oi près d'ilecques bruire, Car ne me soi aillors déduire Plus bel que sus cele riviere. D'ung tertre qui près d'iluec iere Descendoit l'iave grant et roide, Clere, bruiant, et aussi froide Comme puiz, ou comme fontaine, Et estoit poi mendre de Saine, Més qu'ele iere plus espandu?. Onques més n'avoie véu? Cele iave qui si bien coroit: Moult m'abelissoit et séoit A regarder le leu plaisant. De l'iave clere et reluisant Mon vis rafreschi et lavé. Si vi tot covert et pavé [p.9] Je me chaussai, puis d'une eau pure 91 Lavai mes mains et ma figure; Dans son étui mignon et gent Je pris une aiguille d'argent Que je garnis de fine laine, Puis je partis emmi la plaine écouter les douces chansons Des oiselets dans les buissons Qui fêtaient la saison nouvelle. Cousant mes manches à vidèle, Seul j'allai prendre mes ébats, Témoin de leurs joyeux débats, De leur grace et leur allégresse, Par ces vergers en grand' liesse. Tout près un grand ruisseau coulait Dont le murmure m'appelait; J'y courus. Jamais paysage Ne vis plus beau que ce rivage. D'un tertre vert et rocailleux Descend, en bonds tumultueux, L'onde aussi froide, claire et saine Comme puits ou comme fontaine. La Seine est un fleuve plus grand, Mais moins belle au large s'épand. Je n'avais oncques cette eau vue Qui si bien court et s'évertue. Dans un charme délicieux Plongé, je promenais mes yeux Partout ce riant paysage; De l'onde claire mon visage Je rafra?chis lors et lavai, Et je vis couvert et pavé Son lit de pierres et gravelle. La prairie était grande et belle [p.10] Le fons de l'iave de gravele; 123 La praérie grant et bele Très au pié de l'iave batoit, Clere et serie et bele estoit La matinée et atrempée: Lors m'en alai parmi la prée Contre val l'iave esbanoiant, Tot le rivage costoiant. * * *

Chapter 2 No.2

Ci raconte l'Amant et dit: Des sept ymaiges que il vit Pourtraites el mur du vergier, Dont il li plest à desclairier Les semblances et les fa?ons, Dont vous porrez o?r les nons. L'ymaige premiere nommée, Si estoit Ha?ne apelée. Quant j'oi ung poi avant alé, Si vi ung vergié grant et lé, Tot clos d'ung haut mur bataillié, Portrait defors et entaillié A maintes riches escritures, Les ymages et les paintures Ai moult volentiers remiré: Si vous conteré et diré De ces ymages la semblance, Si cum moi vient à remembrance, HAINE. Ens où milieu je vi Ha?ne Voir image Qui de corrous et d'ata?ne [p.11] Et jusqu'au pied de l'eau battait; 125 Or comme claire et douce était Et sereine la matinée, Parmi la plaine diaprée, Sans but, je suivis le courant, Tout le rivage c?toyant. * * *

Chapter 3 No.3

Ici, l'Amant en quelques pages Va raconter les sept images Qu'il vit sur les murs du verger. Il va sous nos yeux les ranger; Puis leurs fa?ons et leurs postures, Leurs costumes et leurs figures Avant peindre, il les nommera, Par la Haine il commencera. Quand je fus à quelque distance, J'aper?us un verger immense Tout clos d'un haut mur crénelé, Par dehors peint et ciselé De maintes riches écritures. Les images et les peintures Je pus à mon aise admirer; Or, je vais peindre et vous narrer De ces images la semblance Telle qu'en ai la souvenance. HAINE. La Haine au milieu se dressait. Tout d'abord en elle on sentait [p.12] Sembloit bien estre moverresse, 151 Et correceuse et tencerresse, Et plaine de grant cuvertage Estoit par semblant cele ymage. Si n'estoit pas bien atornée, Ains sembloit estre forcenée; Rechignie avoit et froncié Le vis, et le nés secorcié. Par grant hideur fu soutilliée, Et si estoit entortillée Hideusement d'une toaille. FELONNIE[5]. Voir image Une autre ymage d'autel taille A senestre vi delez lui; Son non desus sa teste lui, Apellée estoit Felonnie. VILENNIE. Une ymage qui Vilonie Avoit non, revi devers destre, Qui estoit auques d'autel estre, Cum ces deus et d'autel féture; Bien sembloit male créature, Et despiteuse et orguilleuse, Et mesdisant et ramponeuse. Moult sot bien paindre et bien portraire Cil qui tiex ymages sot faire: Car bien sembloit chose vilaine, De dolor et de despit plaine; Et fame qui peut séust D'honorer ceus qu'ele déust[6]. [p.13] Grande source de jalousie, 151 De courroux et de frénésie. Elle me parut de poison Pleine et de noire trahison. Cette image mal atournée A les traits d'une forcenée, Un laid visage tout froncé, Le nez petit et retroussé, Puis, enfin, elle s'entortille D'une hideuse souquenille Qui plus hideuse encor la rend. FéLONIE[5b]. A gauche est sur le même rang, De même taille, une autre image; Tout au dessus de son visage Félonie est son nom gravé. VILENIE. Une autre image j'ai trouvé Sur la droite. C'est Vilenie Avec elles en harmonie: Même aspect hideux, repoussant; Du premier coup d'oeil on pressent Une créature orgueilleuse Et médisante et rancuneuse. Celui qui peignit ces tableaux Savamment maniait pinceaux, Car bien semblait chose vilaine De douleur et de dépit pleine, Et femme qui petit savait Honorer ceux qu'elle devait[6b]. [p.14] COUVOITISE. Voir image Après fu painte Coveitise: 179 C'est cele qui les gens atise De prendre et de noient donner, Et les grans avoirs aüner, C'est cele qui fait à usure Prester mains por la grant ardure D'avoir conquerre et assembler. C'est cele qui semont d'embler Les larrons et les ribaudiaus; Si est grans péchiés et grans diaus Qu'en la fin en estuet mains pendre. C'est cele qui fait l'autrui prendre, Rober, tolir et bareter, Et bescochier et mesconter; C'est cele qui les trichéors Fait tous et les faus pledéors, Qui maintes fois par lor faveles Ont as valés et as puceles Lor droites herites tolu?s[7]. Recorbillies et cro?u?s Avoit les mains icele ymage; Ce fu drois: car toz jors esrage Coveitise de l'autrui prendre. Coveitise ne set entendre A riens qu'à l'autrui acrochier; Coveitise a l'autrui trop chier. AVARICE. Une autre ymage y ot assise Coste à coste de Coveitise, [p.15] CONVOITISE. Après est peinte Convoitise. 179 C'est elle qui les gens attise De prendre et ne jamais donner, Et leurs biens faire foisonner. C'est elle encor qui à l'usure Prête la main pour sans mesure Constamment gagner, amasser. Qui ne cesse au vol de pousser Larrons, gens de mauvaise vie, Dont les crimes, la félonie A la potence les conduit: Celle qui fait dauber autrui Par dol et cauteleux langage, Par mauvais compte, escamotage. C'est elle qui, tous les tricheurs, Inspire et tous ces faux plaideurs Dont les manoeuvres criminelles Ont maints varlets, maintes pucelles, D'un héritage dépouillés[7b]. Tout crochus et recoquillés Avait les doigts cette femelle, Et c'est chose bien naturelle, Car Convoitise, c'est connu, Aucun bonheur n'a jamais eu Fors quand les autres dévalise; Ne sait entendre Convoitise A rien qu'aux autres accrocher; Elle a d'autrui le bien trop cher. AVARICE. Je vis une autre image assise C?te à c?te de Convoitise, [p.16] Avarice estoit apelée: 207 Lede estoit et sale et foulée Cele ymage, et megre et chetive, Et aussi vert cum une cive. Tant par estoit descolorée, Qu'el sembloit estre enlangorée; Chose sembloit morte de fain, Qui ne vesquist fors que de pain Petri à lessu fort et aigre; Et avec ce qu'ele iere maigre, Iert-ele povrement vestu?, Cote avoit viés et desrumpu?; Comme s'el fust as chiens remese; Povre iert moult la cote et esrese, Et plaine de viés palestiaus. Delez li pendoit ung mantiaus A une perche moult greslete, Et une cote de brunete[8]; Où mantiau n'ot pas penne vaire, Mès moult viés et de povre afaire, D'agniaus noirs velus et pesans. Bien avoit la robe vingt ans; Voir image Mès Avarice du vestir Se sot moult à tart aatir: Car sachiés que moult li pesast Se cele robe point usast; Car s'el fust usée et mauvese, Avarice éust grant mesese, De noeve robe et grant disete, Avant qu'ele éust autre fete. Avarice en sa main tenoit Une borse qu'el reponnoit, Et la nooit si durement, Que demorast moult longuement [p.17] C'était Avarice. Elle était 209 Affreuse et sale, et se vo?tait. Cette image maigre et chétive était verte comme une cive, Et ce visage sans couleur Semblait s'épuiser de langueur. D'un mort elle avait l'apparence Qui ne vécut que d'abstinence Et de pain fait d'aigre levain. Pour draper sa maigreur enfin Elle était pauvrement vêtue D'une vieille cote rompue, Sale, de pièces et morceaux; On e?t dit épave en lambeaux De la dent des chiens délaissée. Une perche grêle est dressée Tout près d'elle, où pend un manteau Et cote de drap jadis beau[8b]. Pas la moindre trace d'hermine Sur ce manteau de triste mine D'agneaux noirs, velus et pesants. Bien avait la robe vingt ans; Mais avarice n'est pressée D'avoir sa cote remplacée. Toujours elle est à deviser Comment ne pas sa robe user; Car si la robe était mauvaise, Avarice aurait grand mésaise, Robe neuve avant de s'offrir, Moult longtemps d?t-elle en patir. Dans ses mains Avarice cache Une grand'bourse qu'elle attache Et noue avec acharnement, Afin de rester longuement [p.18] Ain?ois qu'el en péust riens traire, 241 Mès el n'avoit de ce que faire. El n'aloit pas à ce béant Que de la borse ostat néant. ENVIE. Après refu portrete Envie, Qui ne rist oncques en sa vie, N'oncques de riens ne s'esjo?, S'ele ne vit, ou s'el n'o?[9] Aucun grant domage retrere. Nule riens ne li puet tant plere Cum mefet et mesaventure, Quant el voit grant desconfiture. Sor aucun prodomme chéoir[10], Ice li plest moult à véoir. Ele est trop lie en son corage Quant el voit aucun grant lignage Dechéoir et aler à honte; Et quant aucuns à honor monte Par son sens ou par sa proéce, C'est la chose qui plus la bléce. Car sachiés que moult la convient Estre irée quant biens avient. Envie est de tel cruauté, Qu'ele ne porte léauté A compaignon, ne à compaigne; N'ele n'a parent, tant li tiengne, A cui el ne soit anemie: Car certes el ne vorroit mie Que biens venist, neis à son pere. Mès bien sachiés qu'ele compere Sa malice trop ledement: Car ele est en si grant torment, [p.19] Devant qu'elle en p?t rien extraire. 243 Mais, las! elle n'en a que faire, Car jamais n'aura le désir De cette bourse rien sortir. ENVIE. Après était pourtraite Envie Qui ne rit oncques en sa vie, Et qui de rien ne s'éjouit Que s'elle voit ou s'elle ou?t[9b] Raconter quelque grand dommage. Rien ne lui pla?t ni la soulage Autant que lorsqu'elle peut voir Dessus aucun prudhomme choir[10b] Ou méfait, ou mésaventure, Ou quelque grand'déconfiture. Mais si quelque noble maison Déchoit et souille son blason, C'est la félicité suprême. Aussi, ce que le moins elle aime, C'est qu'un homme arrive à l'honneur Par ses vertus et sa valeur. Sachez que grande est sa colère Lorsque advient quelque bien sur terre. Elle est de telle cruauté Qu'elle ne porte aménité A compagnon ni bonne amie; Car d'un chacun c'est l'ennemie, F?t-il son plus proche parent, Et son coeur serait moult dolent Si bien venait même à son père. Mais Dieu lui fait par grand'misère Payer cette méchanceté; Car son coeur est si tourmenté [p.20] Et a tel duel quant gens bien font, 273 Par ung petit qu'ele ne font. Ses felons cuers l'art et detrenche, Qui de li Diex et la gent venche. Envie ne fine nule hore D'aucun blasme as gens metre sore; Je cuit que s'ele cognoissoit Tot le plus prodome qui soit Ne de?à mer, ne delà mer, Si le vorroit-ele blasmer; Et s'il iere si bien apris Qu'el ne péust de tot son pris Rien abatre ne desprisier, Si vorroit-ele apetisier Sa proéce au mains, et s'onor Par parole faire menor. Lors vi qu'Envie en la painture Voir image Avoit trop lede esgardéure; Ele ne regardast noient Fors de travers en borgnoiant; Ele avoit ung mauvès usage, Qu'ele ne pooit ou visage Regarder riens de plain en plaing, Ains clooit ung oel par desdaing, Qu'ele fondoit d'ire et ardoit, Quant aucuns qu'ele regardoit, Estoit ou preus, ou biaus, ou gens, Ou amés, ou loés de gens. [p.21] Quand le bien voit, telle est sa rage, 275 Qu'elle en fondrait presque, je gage; Et la vertu ce coeur vilain Consume et déchire sans fin, Et l'horreur de cette souffrance Est de Dieu ci-bas la vengeance. Envie et son bec malfaisant Les gens ne lache un seul instant, Et s'elle connaissait, je pense, Le plus honnête homme de France, Ou même par delà la mer, Le voudrait-elle encor blamer. Mais si sa langue envenimée Une si ferme renommée Ne pouvait d'un coup renverser, Elle essaierait d'apetisser Au moins son los et sa prouesse Par sa fourbe et par son adresse. Je vis, étudiant ses traits, Qu'elle avait le regard mauvais; Sur rien ne s'arrêtait sa vue Que de biais, irrésolue, Et moult laide habitude avait, C'est que jamais elle n'osait En plein regarder nulle chose. De dédain sa prunelle close D'ire soudain s'illuminait Quand celui qu'elle examinait était beau, de haute naissance, Ou pour son coeur et sa vaillance Aimé de tous et respecté. [p.22] TRISTESSE. Delez Envie auques près iere 301 Tristece painte en la maisiere; Mès bien paroit à sa color Qu'ele avoit au cuer grant dolor, Et sembloit avoir la jaunice. Si n'i féist riens Avarice Ne de paleur, ne de mégrece: Car li soucis et la destrece, Et la pesance et les ennuis Qu'el soffroit de jors et de nuis, L'avoient moult fete jaunir, Et megre et pale devenir. Oncques mès nus en tel martire Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire Cum il sembloit que ele éust: Je cuit que nus ne li séust Faire riens qui li péust plaire: Voir image N'el ne se vosist pas retraire, Ne réconforter à nul fuer Du duel qu'ele avoit à son cuer. Trop avoit son cuer correcié, Et son duel parfont commencié. Moult sembloit bien qu'el fust dolente, Qu'ele n'avoit mie esté lente D'esgratiner tote sa chiere; N'el n'avoit pas sa robe chiere, Ains l'ot en mains leus descirée Cum cele qui moult iert irée. Si cheveul tuit destrecié furent, Et espandu par son col jurent, Que les avoit trestous desrous De maltalent et de corrous. [p.23] TRISTESSE. Près d'Envie et tout à c?té, 306 Sur le mur l'image se dresse De la langoureuse Tristesse. Il para?t bien à sa couleur Qu'au coeur elle a grande douleur, Elle semble avoir la jaunisse. Rien n'est auprès d'elle Avarice Pour son teint pale et sa maigreur; Car les soucis et le malheur, Et les chagrins, et la détresse Dont le jour et la nuit sans cesse Elle souffre, l'ont fait jaunir Et maigre et pale devenir. Oncques nul en un tel martyre Ne fut, ni n'eut aussi grande ire Comme à la voir il me parut, Et je pense que nul ne sut Faire chose qui p?t lui plaire Ni calmer sa douleur amère, Tant son coeur était courroucé Et profond son deuil enfoncé. Aussi sur son propre visage Elle dut assouvir sa rage Ainsi que sur ses vêtements. De sillons nombreux et sanglants Sa face est toute lacérée, Et cette robe déchirée Est la preuve de ses dégo?ts, De sa haine et de son courroux. S'épand sur son col, sa figure De tous c?tés sa chevelure [p.24] Et sachiés bien veritelment 333 Qu'ele ploroit profondément: Nus, tant fust durs, ne la véist, A cui grant pitié n'en préist. Qu'el se desrompoit et batoit, Et ses poins ensemble hurtoit. Moult iert à duel fere ententive La dolereuse, la chetive; Il ne li tenoit d'envoisier, Ne d'acoler, ne de baisier: Car cil qui a le cuer dolent, Sachiés de voir, il n'a talent De dancier, ne de karoler[11], Ne nus ne se porroit moller Qui duel éust, à joie faire, Car duel et joie sont contraire. VIEILLESSE. Après fu Viellece portraite, Qui estoit bien ung pié retraite De tele cum el soloit estre; A paine se pooit-el pestre, Tant estoit vielle et radotée. Bien estoit sa biauté gastée, Et moult ert lede devenu?. Toute sa teste estoit chenu?, Et blanche cum s'el fust florie. Ce ne fut mie grant morie S'ele morust, ne grans pechiés, Car tous ses cors estoit sechiés De viellece et anoiantis: Moult estoit jà ses vis fletris, Qui jadis fut soef et plains; Mès or est tous de fronces plains. [p.25] Qu'elle a rompue en son tourment, 337 Ses pleurs coulent abondamment. L'ame la plus dure, à sa vue, De grand'pitié se f?t émue, Car son sein tout elle battait Et ses poings ensemble heurtait. Toujours à deuil faire attentive, La douloureuse, la chétive Jamais ne cherche à s'amuser Ni sa bouche le doux baiser. Car celui dont l'ame dolente Languit, de rien ne se contente, Ne veut danser ni karoler[11b]; Il ne sait que se désoler Sans nulle distraction prendre, Joie et deuil ne sauraient s'entendre. VIEILLESSE. Puis je vis Vieillesse en regard A peu près un pied à l'écart, Comme ont coutume les vieux d'être. A peine elle pouvait repa?tre Son estomac débilité; Rien ne restait de sa beauté, Moult était laide devenue; Toute sa tête était chenue Et blanche comme fleur de lis, Et si ce corps, à mon avis, Desséché, déjà tout inerte, F?t mort, mince e?t été la perte. Son front jadis plein et rosé Tout de rides était creusé. Ses oreilles étaient moussues Et tretoutes ses dents perdues, [p.26] Les oreilles avoit mossues, 365 Et trestotes les dents perdues, Si qu'ele n'en avoit neis une. Tant par estoit de grant viellune, Qu'el n'alast mie la montance De quatre toises sans potance. Li tens qui s'en va nuit et jor, Sans repos prendre et sans sejor, Et qui de nous se part et emble Si celéement, qu'il nous semble Qu'il s'arreste adès en ung point, Et il ne s'i arreste point, Ains ne fine de trespasser, Que nus ne puet néis penser Quex tens ce est qui est présens; Sel' demandés as Clers lisans, Ain?ois que l'en l'éust pensé, Seroit-il jà trois tens passé. Li tens qui ne puet sejourner, Ains vait tous jors sans retorner, Cum l'iaue qui s'avale toute, N'il n'en retorne arriere goute: Li tens vers qui noient ne dure, Ne fer ne chose tant soit dure, Car il gaste tout et menjue; Li tens qui tote chose mue, Qui tout fait croistre et tout norist, Et qui tout use et tout porrist; Li tens qui enviellist nos peres, Et viellist roys et emperieres, Et qui tous nous enviellira, Ou mort nous desavancera; Li tens qui toute a la baillie Des gens viellir, l'avoit viellie [p.27] Pas une seule ne restait. 369 De si grand'vieillesse elle était Qu'elle n'e?t franchi la distance De quatre toises sans potence. Le temps qui s'en va nuit et jour Sans repos prendre et sans séjour, Et dont la course est si rapide, Qu'il semble à notre esprit stupide Demeurer toujours en un point, Mais qui ne s'y arrête point, Et qui si promptement expire Que nul homme ne saurait dire Tout au juste le temps présent; S'il le demande au clerc lisant, Avant d'avoir dit sa pensée Grand' part en est déjà passée: Le temps qui ne peut séjourner, Mais va toujours sans retourner Comme l'eau qui s'écoule toute Sans qu'il en retourne une goutte, Vers qui rien ne saurait durer, Si dur f?t-il, même le fer, Qui ronge tout et décompose, Le temps qui change toute chose, Qui tout fait cro?tre et tout nourrit Et qui tout use et tout pourrit, Le temps qui vieillit notre père, Les rois et les grands de la terre, Comme tous il nous vieillira, Ou la mort nous devancera: Le temps qui, lui, jamais n'oublie De tout vieillir, l'avait vieillie [p.28] Si durement, qu'au mien cuidier 399 El ne se pooit mès aidier, Ains retornoit jà en enfance, Car certes el n'avoit poissance, Ce cuit-je, ne force, ne sens Ne plus c'un enfès de deus ans. Neporquant au mien escient Ele avoit esté sage et gent, Quant ele iert en son droit aage, Mais ge cuit qu'el n'iere mès sage, Voir image Ains iert trestote rassotée. Si ot d'une chape forrée Moult bien, si cum je me recors, Abrié et vestu son corps: Bien fu vestue et chaudement, Car el éust froit autrement. Les vielles gens ont tost froidure; Bien savés que c'est lor nature. PAPELARDIE. Une ymage ot emprès escrite, Voir image Qui sembloit bien estre ypocrite; Papelardie ert apelée. C'est cele qui en recelée, Quant nus ne s'en puet prendre garde. De nul mal faire ne se tarde. El fait dehors le marmiteus, Si a le vis simple et piteus, Et semble sainte créature; Mais sous ciel n'a male aventure Qu'ele ne pense en son corage. Moult la ressembloit bien l'ymage Qui faite fu à sa semblance, Qu'el fu de simple contenance; [p.29] Si durement, il me semblait, 401 Que s'aider elle ne pouvait, Mais bien retournait en enfance; Car certe elle n'avait puissance, A mon avis, force ni sens, Non plus qu'un enfant de deux ans. Et cependant en son bel age Damoiselle gentille et sage Elle fut à mon escient; Elle est bien changée à présent, Car elle est tretoute hébétée. D'une grande chape fourrée Elle avait, je la vois encor, Avec soin abrité son corps; Les vieilles gens ont t?t froidure, Bien savez que c'est leur nature; Or s'était-elle chaudement Vêtue, elle e?t froid autrement. PAPELARDIE. Voici venir Papelardie Et sa mine de comédie. C'est elle qui en tapinois, Tant qu'elle peut et chaque fois, Quand nul ne s'en peut prendre garde, De nul mal faire ne se garde; Par dehors fait le marmiteux, A voir son air simple et piteux, On dirait sainte créature; Mais ci-bas n'est male aventure Que ne rumine son cerveau Bien la présentait ce tableau Qui fut fait à sa ressemblance; Simple elle était de contenance, [p.30] Et si fu chaucie et vestue 431 Tout ainsinc cum fame rendue. En sa main ung sautier tenoit, Et sachiés que moult se penoit De faire à Dieu prieres faintes, Et d'appeler et sains et saintes. El ne fu gaie, ne jolive, Ains fu par semblant ententive Du tout à bonnes ovres faire; Et si avoit vestu la haire. Et sachiés que n'iere pas grasse, De jeuner sembloit estre lasse, S'avoit la color pale et morte. A li et as siens ert la porte Dévéée de Paradis; Car icel gent si font lor vis Amegrir, ce dit l'Evangile, Por avoir loz parmi la ville, Et por un poi de gloire vaine Qui lor toldra Dieu et son raine. POVRETé. Voir image Portraite fu au darrenier Povreté qui ung seul denier N'éust pas, s'el se déust pendre, Tant séust bien sa robe vendre; Qu'ele iere nu? comme vers: Se li tens fust ung poi divers, Je cuit qu'ele acorast de froit[12], Qu'el n'avoit ?'ung vié sac estroit Tout plain de mavès palestiaus; Ce iert sa robe et ses mantiaus. El n'avoit plus que afubler, Grand loisir avoit de trembler. [p.31] Portait chaussure et vêtement 433 Telle que nonne de couvent; En main tenait un livre d'heures, A grand' marques extérieures Feinte prière à Dieu criait Et saints et saintes appelait. Point de plaisir, jamais de joie; A bonnes oeuvres elle emploie Son temps et toute sa vertu Depuis que la haire a vêtu. Sachez qu'elle n'était pas grasse, De je?ner semblait être lasse Et d'un mort avait la couleur. A elle et aux siens le Seigneur Du paradis ferme la porte; Car leur visage de la sorte, Dit l'Evangile, font maigrir Ces gens pour se faire applaudir, Et pour un peu de gloriole Des saints ils perdent l'auréole. PAUVRETé. Pourtraite était tout en dernier Pauvreté qui même un denier N'aurait trouvé pour s'aller pendre, Sa robe e?t-elle voulu vendre; Elle était nue ainsi qu'un ver: Aussi bien, e?t sévi l'hiver, De froidure elle serait morte[12b]. Un vieux bissac seul elle porte Tout rempli de mauvais lambeaux; C'était ses robes et manteaux. A l'écart, dans un coin, seulette, Comme un chien honteux, la pauvrette [p.32] Des autres fu un poi loignet; 463 Cum chien honteus en ung coignet Se cropoit et s'atapissoit, Car povre chose, où qu'ele soit, Est adès boutée et despite. L'eure soit ore la maudite, Que povres homs fu concéus! Qu'il ne sera jà bien péus, Ne bien vestus, ne bien chauciés, Néis amés, ne essauciés. Ces ymages bien avisé, Qui, si comme j'ai devisé, Furent à or et à asur De toutes pars paintes où mur[13]. Haut fu li mur et tous quarrés, Si en fu bien clos et barrés, En leu de haies, uns vergiers, Où onc n'avoit entré bergiers, Cis vergiers en trop bel leu sist: Qui dedens mener me vousist Ou par échiele ou par degré, Je l'en séusse moult bon gré; Car tel joie ne tel déduit Ne vit nus hons, si cum ge cuit, Cum il avoit en ce vergier: Car li leus d'oisiaus herbergier N'estoit ne dangereux ne chiches, Onc mès ne fu nus leus si riches D'arbres, ne d'oisillons chantans: Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans Qu'en tout le ramanant de France. Moult estoit bele l'acordance De lor piteus chans à o?r: Tous li mons s'en dust esjo?r. [p.33] Toute petite se faisait 465 Et tristement s'accroupissait (Car pauvre chose est délaissée De tous et de partout chassée), Et n'ayant rien pour s'affubler Grand loisir avait de trembler. Maudite soit l'heure fatale Qui le pauvre con?ut! Tout pale Il erre de faim épuisé, Mal vêtu, honni, méprisé. J'ai bien contemplé ces visages. Comme je l'ai dit, ces images Resplendissaient d'or et d'azur De toutes parts peintes au mur[13b]. La muraille haute et carrée, Mieux que haie et close et barrée, Entourait un vaste verger Où n'était onc entré berger. C'était un beau site sans doute; A qui m'en e?t frayé la route Ou par échelle, ou par degré, Certes j'aurais su moult bon gré; Car tel déduit et telle joie Ne vit nul homme, que je croie, Comme il était en ce verger. Car ce lieu d'oiseaux héberger N'était ni dédaigneux ni chiche. Nul lieu ne fut d'arbres plus riche Ni d'oisillons au piteux chant; D'oiseaux était trois fois autant Qu'en tout le reste de la France. Moult belle en était l'accordance; Le plus sombre, rien que d'ou?r Ces chants, s'en devrait éjouir. [p.34] Je endroit moi m'en esjo? 497 Si durement, quant les o?, Que n'en préisse pas cent livres; Se li passages fust delivres, Que ge n'entrasse ens et véisse L'assemblée (que Diex garisse!) Des oisiaus qui léens estoient, Qui envoisiement chantoient Les dances d'amors et les notes Plesans, cortoises et mignotes. Quand j'o? les oisiaus chanter, Forment me pris à dementer Par quel art ne par quel engin Je porroie entrer où jardin; Mès ge ne poi onques trouver Leu par où g'i péusse entrer. Et sachiés que ge ne savoie S'il i avoit partuis ne voie, Ne leu par où l'en i entrast, Ne hons nès qui le me monstrast N'iert illec, que g'iere tot seus, Moult destroit et moult angoisseus; Tant qu'au darrenier me sovint C'oncques à nul jor ce n'avint Qu'en si biau vergier n'éust huis. Ou eschiele ou aucun partuis. Lors m'en alai grant aléure A?aignant la compasséure Et la cloison du mur quarré, Tant que ung guichet bien barré Trovai petitet et estroit; Par autre leu l'en n'i entroit. A l'uis commen?ai à ferir, Autre entrée n'i soi querir. [p.35] Pour moi, si grande était ma joie 499 Que si l'on m'e?t ouvert la voie, J'aurais céans et de bon coeur Payé cent livres le bonheur De voir des oiseaux l'assemblée (Que Dieu garde!) sous la feuillée, Gazouillant en ce frais séjour A l'envi les danses d'amour Et les plaisantes chansonnettes Tant courtoises et mignonnettes. Quand j'ou?s les oiseaux chanter, Je me pris à me tourmenter Par quel engin, quelle manière Du jardin franchir la barrière; Mais je ne pus oncques trouver Lieu par où j'y pusse arriver. De plus, si m'était inconnue De ce verger aucune issue, Nul n'était là pour me montrer Non plus comment y pénétrer. J'étais dans cette solitude Rongé de noire inquiétude, Tant qu'enfin à l'esprit me vint Qu'à nul jour encore il n'advint Qu'un si beau verger n'e?t de porte, échelle, accès d'aucune sorte. Lors j'allai d'un pas assuré, Contournant du grand mur carré Avec soin toute l'étendue. Enfin, une porte perdue J'aper?us, guichet bas, étroit; Pour entrer c'est le seul endroit. Adonc sans plus tarder encore Je frappai sur le bois sonore. [p.36]

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